Que peut on faire après ça ? Être mère #51

Ce matin-là, elle avait prévu de prendre son temps, de savourer tranquillement son thé sur le canapé en regardant le jour s'éveiller.

Elle s'est levée mais avant d'aller préparer sa dose de théine, elle est allée voir ce que sa voisine avait encore mijoté, inventé, pourquoi une lumière clignotait à l'extérieur depuis un bon moment déjà. Ce n'était pas la voisine, c'était un camion de pompier. 

Un camion incendie.

Elle leva alors les yeux pour savoir où ça brulait. Elle se figea. Quelques instants, elle espéra l'improbable. Qu'elle se trompe, que ce ne soit pas ce qu'elle craignait, que ce soit derrière. Mais pas là. Pas là. Un deuxième camion, posté en contre-bas, dans la cour de récréation, lui arracha ses derniers espoirs.

L'école brûlait.

Elle resta figée, hébétée. Ses enfants se sont levés très rapidement après elle et l'ont rejointe. Brute de décoffrage, elle leur dit, sans ménagement, ce qu'il se passait : l'école de la grande était en train de partir en fumée. Probablement un court-circuit dans l'installation électrique datant d'on ne savait quel siècle. Les sms, de la voisine puis de la maitresse, ont confirmé ce qu'elle savait déjà depuis quelques minutes. Plus de doutes possibles.

Être mère, c'est devoir faire face à l'impensable.


Alors qu'on n'a qu'une envie, c'est de rester prostré, de digérer, il faut continuer à avancer, malgré tout. Expliquer aux enfants. Leur expliquer qu'un des deux n'aura pas école (mais l'autre si, ne lui en déplaise). Dire qu'on ne sait pas quand elle pourra y retourner. 

Il faut également faire face à leur réaction (et possible traumatisme, n'ayons pas peur des mots). Ici, aucune larme à gérer, la petite fille à son grand-père a pris sur elle, son regard se perdant parfois dans le vide. Pas une larme. Exprime toi, dis, pose des questions. Allons voir, ce soir, dans quel état elle est cette école.

Tenir bon, encore et toujours. Ne jamais s'autoriser à verser une larme. Jamais. Ou alors, pas devant eux. Parce que eux, ils continuent à vivre, à rire, à jouer, à s'aimer et se disputer. Ils ont besoin d'un pilier. Et, ce week-end, c'est un week-end à trois, pas le père, trop loin. Le pilier c'est la mère. Être mère, c'est avancer, coûte que coûte, contre vents et marées.

Et en même temps, des milliers de questions galopent dans la tête : qui, pourquoi, quand reprendront ils, comment, où ? Quand auront ils de nouveau une école ? Finir par avouer que non, ce n'est pas accidentel mais bien criminel, qu'il n'y a aucun doute, malheureusement. Heureusement, elle ne demande pas pourquoi on a brûlé son école.

Les premières images de ce vendredi noir tournent en boucle dans la tête. Tous les matins, je me lève la boule au ventre. Et j'avance, au radar, mais j'avance.

Et les jours passant, le drame s'éloignant, repenser à l'avant. Repenser qu'on avait des projets pour cette école. Des projets d'avenir, qu'on espérait une ouverture de classe. Tout ça est désormais derrière. Maintenant, on panse les blessures, on rafistole. On réalise aussi à quel point, les Corses sont généreux et solidaires. Qu'ici, ce ne sont pas de vains mots.

Être mère, c'est se focaliser sur la principale victime et, par moments, s'arrêter, regarder l'autre enfant et se demander ce qu'il pense de tout ça. Et aussi penser à sa mère, si loin, et se demander comment elle le vit, en tant que mère et grand-mère.

Voilà, aussi, ce que c'est être mère, quand l'inimaginable arrive. On se découvre, on se questionne et on avance coûte que coûte. C'est tout ça et tellement plein d'autres choses encore.

C'était ma participation au Être mère de Babidji

Commentaires

  1. Comme dirait Patrick tous les mots qui me viennent sont dérisoires...
    Oui être mère c'est devoir mettre ses propres émotions de côté malgré l'angoisse, le traumatisme, pour que nos poussins continuent à batifoler, s'épanouir et piailler comme si de rien était. Pour que ce traumatisme n'en soit pas un pour eux.
    Je te comprends d'autant plus que le climat à Paris depuis le 13 novembre est sujet à angoisses même si on essaye de rester debout parce qu'on est mère... avant toutes choses. Je t'embrasse <3

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    1. Ils paraissent dérisoires mais pourtant ils sont là et font du bien.

      Voilà, on avance pour éviter le traumatisme mais en même temps, on essaie de les inciter à parler, à évacuer... J'ai beaucoup pensé aux attentats ces derniers jours donc je comprends exactement ce que tu veux dire.

      Je t'embrasse fort aussi Aileza <3 <3 <3

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  2. je sais pas quoi dire alors.. juste je vous envoie des chaudoudoux. Je ne peux qu'imaginer comme ce doit être traumatisant.

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    1. J'ai énormément de mal à m'en relever, j'avoue.

      Merci pour tous tes petits mots <3

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  3. qu'ajouter ? que faire face à la bêtise humaine ! Evidemment que c'est violent pour les enfants mais je crois que ça l'est encore plus pour nous ! On a conscience de ce que c'est que s'attaquer à tous les symboles que représente une école : l'éducation, la culture, la jeunesse, un pilier de notre société, LE pilier même ! J'y ai bcp pensé dps que ça s'est produit. L'enquête avance ? car là on a juste envie que le coupable soit condamné ! merci pour ta participation et je suis sure que tu as géré comme un chef avec ls petits ! (ouie ouie ouie je ne savais pas que ton Homme n'était pas là ... ça a dû être encore plus dur ...)

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    1. Je ne sais pas pour qui c'est le plus violent. Pour nous, effectivement, ce sont tout plein de symboles (le bâtiment s'appelle Casa Cumuna ici : il regroupait mairie, poste et école). Mais pour eux, c'est leur monde, leur deuxième maison, là où ils se construisent loin de nous. C'est extrêmement violent et certains sont particulièrement choqués. La mienne, sans laisser paraître, y pense beaucoup.

      Je ne sais pas où en est l'enquête. J'espère qu'elle avance. Je croise les doigts pour qu'ils arrêtent le coupable. Et surtout, je n'ai qu'une hâte, c'est qu'on puisse reconstruire même si je sais pertinemment que ce sera long :/

      Merci pour ton mot :)

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  4. une école qui brûle c'est toujours une catastrophe ! Et comme tu dis, vive la solidarité qui aide à se relever un peu plus facilement

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    1. C'est ça, une catastrophe. Heureusement que la solidarité existe !

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  5. Je rejoins assez Babidji. Je pense que c'est sans doute plus traumatisant pour pour des adultes que des enfants. Surtout s'ils ne savent pas que c'est criminel. Et comme Babidji toujours, je ne doute pas que tu as géré ça d'une main de maitre. Du nouveau? ça me dépasse... je ne comprends pas qu'on puisse faire ça... ça me met en colère. Plein de courage!

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    1. Au début, je ne voulais pas lui dire que c'était criminel. C'est extrêmement violent, même pour eux : c'est leur monde, leur deuxième maison ! J'ai géré comme j'ai pu, j'avoue.

      Je n'ai pas de nouveau sur l'affaire. J'espère que l'enquête progresse ... Pareil, ça me dépasse qu'on ait fait ça !

      Merci <3

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  6. je croyais avoir mis un com à cet article, ben non !! faut qu'on m'explique quel est l’intérêt de faire cramer une école !

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    1. Ce sont des choses qui arrivent (le commentaire) ...

      Aucun intérêt de faire brûler une école.

      Après, en l'occurrence, l'école (et le bureau de poste) est un dommage collatéral : c'est la mairie qui était visée. Malheureusement, elles sont séparées par un plancher en bois.

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