Vivre en Corse au quotidien #1

C'était un dimanche soir, comme tant d'autres. Un dimanche de fin de vacances scolaires, en automne. La route n'avait pas été marrante, pas horrible, mais pas marrante : des Croce sur la route, à 30 dans les gorges, puis des ralentissements, puis ce satané Mistral de travers sur l'autoroute. Pas marrante, mais pas la pire que j'ai connue. Et il restait cette traversée, de nuit sur une mer dont j'ignorais l'état au vu du Mistral à 100 et du vent de l'autre côté, également très fort. Le bateau était annoncé avec du retard mais les enfants étaient calmes. J'ai tendu mon billet, le mec l'a scanné et a commenté :
"C'est un retour à la maison".

J'ai confirmé mais ça m'a fait bizarre, quand même, surtout quand j'y repense. Retour à la maison. Oui, je rentre. Mais est-ce vraiment chez moi ? J'ai ce sentiment d’imposteur, de ne pas être d'ici. Et un certain nombre (pas forcément les plus acharnés) le confirmeront. Mais j'ai l'impression que c'est ma vie, que de toute ma vie, je ne me suis jamais vraiment sentie appartenir à une région et je suis toujours bien en peine pour répondre à la question "D'où êtes-vous originaire ?".

Du bout de caillou coincé entre Pré-Alpes et Alpes où sont cachées les fermes où sont nés des arrières-grands-parents ? Je n'y ai jamais vécu mais j'y ai passé la majorité de mes vacances depuis ma naissance. Ce serait me comporter comme la diaspora d'ici, avec laquelle j'ai tant de mal, que de dire que je suis de là-bas. De Provence où mes parents sont installés depuis près de 30 ans ? J'y ai un fort attachement, c'est certain, mais comment dire que je suis de là-bas ? Je ne suis pas de ces endroits, de ces lieux, mais ils sont moi, une partie de moi, ils ont forgé la personne que je suis, tout comme Grenoble où j'ai fait mes études.

Tout comme cette île où je vis depuis plus de 8 ans, où mes enfants grandissent et sont nés (ou presque). Elle est une partie de moi, j'en suis consciente. J'en ai même adopté certaines expressions qui font désormais partie de mon langage courant. Mais, comme dans les histoires d'amour, il y a des hauts et des bas. J'aimerais arriver à te décrire ce qu'est la vie ici, en Corse, quand tu n'es toi-même pas corse, juste une Pinz'. Que ta famille et tes amies sont sur le Continent.

Tu es loin de ceux que tu aimes.
Très loin, même. Pour les voir, il te faut soit prendre l'avion (et ça te coûte un bras par personne et par voyage) plus une voiture de location ou déranger tout le monde pour venir te chercher (et une fois sur place tu ne seras pas autonome), soit prendre le bateau. Ce dernier est nettement moins cher, même si en 8 ans, les prix ont explosé, mais ça reste moins cher. Et pour le bateau, tu as le choix entre une traversée de nuit (c'est cool, tu dors, un peu, enfin, ça, c'est quand la mer ne bouge pas trop) et une traversée de jour (mais ça, il n'y en a pas toute l'année) qui sera beaucoup plus rapide mais pendant laquelle tu vas devoir gérer tes enfants pendant 8h. Temps de parcours ? Minimum 12 h, porte à porte, et encore, je reste en région PACA ... 
J'ai de la chance, mes enfants ne craignent pas le mal des transports (mer, voiture) : je serai immanquablement la première malade en cas de mauvaise mer. Heureusement, je crains nettement moins que les premières années et ça ne m'est encore jamais arrivé alors que j'étais seule avec eux, en trajet diurne.

Tu as un budget très amputé.
Déjà, il faut savoir qu'en Corse, la vie est chère, très chère même. Un exemple au hasard ? L'essence est minimum 15 cts plus chère que sur le Continent. Sachant cela, on s'arrange régulièrement pour faire le plein juste en descendant du bateau puis juste avant d'y remonter ... Et, avec l'habitude, on a fini par repérer les autres qui en font autant ! Ça c'est de l'anecdote. Les clémentines, les fameuses clémentines corses, sont plus chères ici que sur le Continent. Ça met les nerfs. Tout comme la traversée sur la Sardaigne que tu vas payer plus en partant de Bonifacio que de Barcelone ... Va comprendre ! Je peux continuer encore longtemps ma liste mais je pense que tu as une idée.
A cela, on ajoute les trajets sur le Continent pour voir la famille. Je sais, nous ne sommes pas obligés, c'est un choix que nous avons fait. Mais il est important pour moi de garder le contact, de les voir régulièrement et pour eux aussi. L'autre année, j'ai calculé : grosso modo, avec tous les trajets que nous effectuons, ça équivaut à peu près à une semaine dans les Lofoten par an !

Tu ne vois plus grand monde, en fait.
Conséquence logique des deux points précédents. Grosso modo, je vois mes amis et ma famille qui sont autour du point de chute. J'aimerais aller rencontrer certaines personnes, connues par l'intermédiaire du blog, mais déjà Perpignan, ça me fait loin. Ou bien ma copine qui vit dans le Jura et que je n'ai pas vue depuis plus de 7 ans ... On a bien essayé une fois ou deux mais on n'a pu transformer l'essai comme cette fois où on a dû annuler parce que je devais amener je ne sais plus lequel de mes monstres à la clinique pour vérifier si le bras n'était pas cassé ! Là, on s'est donné rendez-vous dans un an sur Lyon, pour un salon. Je croise les doigts pour qu'on n'ait pas oublié ni l'une ni l'autre. Une autre, en 8 ans 1/2, nous ne l'avons vue qu'une seule fois, il y a 2 ans déjà : elle vit en Normandie.
Finalement, heureusement que parfois, pour le boulot, je suis amenée à monter à Paris, ça me permet de passer quelques instants avec des personnes que j'aime bien et qui y vivent. Encore faut-il que j'ai quelque chose à y faire et qu'on me paye mon billet d'avion.


Tu n'es et ne seras jamais l'un des leurs.
Je crois que c'est le plus difficile à vivre. Le reste, on s'en accommode finalement. Mais se dire qu'on sera toujours au mieux toléré et accepté, mais, même en vivant encore 50 ans ici, jamais considéré comme corse. Et que cela s'étend également à nos enfants, c'est encore pire : Catboy est né ici, Batgirl avait 3 mois quand elle a débarqué. Malgré cela, ils seront toujours au mieux des pinzuti, voire pour les plus extrémistes des sales colons. 
Oui, colons.
On ne nous a jamais fait de crasse : la seule chose à laquelle nous avons eu droit, c'est un joli tag IFF (I Francesi Fora) (les français dehors) quand nous avons acheté la ruine dans laquelle nous comptions vivre. On nous parle, on discute avec le sourire. Mais ça s'arrête là. Les amis, ce sont des français comme nous.
Je ne parlerai pas de ce que je peux ressentir quand j'entends les nationalistes et autonomistes parler, s'exciter, exciter les jeunes. Vous pouvez imaginer. On entre dans le vif d'une nouvelle période électorale ici et les jours à venir ne seront pas évidents.
Retard structurel.
Actuellement, il y a une enquête nationale, organisée par une association, sur les trajets à vélo et l'adaptation des villes à ce mode de transport. On en a bien ri au café, ce matin : Ajaccio est particulièrement bien adaptée si ... tu es adepte de sensations fortes et / ou suicidaire. La piste cyclable fait une cinquantaine de mètres. Les bus ? Une voie dédiée, pour toute la ville, non respectée. Tu oublies. Pas de métro (logique) ni même de tram. Un train : deux navettes le matin (6h55 et 7h44). Si tu habites loin et que tu as des enfants, tu oublies également. Bref, la voiture est reine et pour encore de nombreuses années.
Au niveau des énergies, c'est la Bérézina : centrales au fioul lourd hors d'âge pour la production d'électricité. Tu oublies l'éolien. On a construit des centrales photovoltaïques en plein milieu du maquis mais on évite soigneusement de recouvrir les parkings de panneaux solaires. Les maisons ne sont pas isolées et nous sommes passés pour des extra-terrestres quand on a isolé la notre.
Un peu plus futile : l'ouverture du décathlon corse, en 2011, puis de la fnac, en avril 2015, ou plus récemment de "maisons du monde" (printemps 2017) ont été des évènements à part entière tellement il n'y avait rien. La biocoop, même pas la peine d'en parler : elle est minuscule et pas de vrac. On attend avec impatience le Auchan et le nouveau Leclerc et espérons qu'ils innovent en proposant du vrac.
Pour ce qui est des déchets, on en est encore aux bonnes vieilles décharges, pleines à déborder. Difficile de diminuer les volumes car peu de possibilités d'acheter en vrac. Difficile de trier aussi car la collecte ne suit pas : un ramassage par jour (sauf le dimanche) pour les ordures ménagères contre un par mois (voire tous les 2 mois) pour le tri sélectif dans ma vallée (et pourtant les poubelles sont pleines en quelques jours).



Je vais m'arrêter là dans mon portrait de la vie de tous les jours en Corse car il y a encore beaucoup de choses à en dire mais que l'article est déjà très long. J'avoue que ce n'est pas forcément très engageant, vu comme ça. Dans quelques jours, je ferai une suite où je montrerai ce que j'aime ici et pourquoi, 8 ans après, nous sommes toujours là et avons du mal à envisager un départ.

Commentaires

  1. en fait vous cumulez insularité et nationalisme. Malheureusement ça va souvent ensemble. Mais niveau prix, si beaucoup de prix plus chers s'expliquent par l'insularité, comment tu expliques le prix des clémentines par exemple?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, on cumule : au moins en Catalogne, ils n'ont pas le problème de l'insularité ;-)
      Pour les prix, malheureusement, on ne peut pas vraiment expliquer par l'insularité car la France verse beaucoup d'aides dans le cadre de la continuité territoriale pour justement éviter la flambée des prix mais ça ne va pas dans notre poche. Par exemple, l'essence est complètement détaxée : on ne paye pas les taxes françaises. Malgré cela, c'est une horreur ! Et on ne peut pas s'en passer ...
      Quant aux aberrations comme les clémentines, je ne me les explique pas vraiment. Bon, si on sort des supermarchés, on arrive à trouver des prix à peu près corrects et le mieux est de se les procurer en filet au bord de la route :-D

      Supprimer
  2. J'ai une bonne nouvelle pour nous : la Corse a reconnu l'indépendance de la Catalogne donc avec un peu de chance on va avoir bientôt des connexions aériennes données mdr !!! Pour le reste c'est hallucinant ... le fait de ne pas être mieux accueillis ... les retards sur l'environnement alors que les corses font tout pr protéger leur joyau ... dommage ms certains actes n'ont pas aidé je pense au niveau des investissements de l'Etat 😔

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ptdr: ils ne pouvaient faire moins que de reconnaitre l'indépendance de la Catalogne 😅 ce serait cool si des lignes pas trop chères ouvraient avec la Catalogne 😉
      Pour le reste, je ne sais que te dire à part peut-être qu'ils ont protégé leur joyau il y a quelques années mais qu'aujourd'hui la bétonisation gagne du terrain... L'accueil, et le fait de ne pas se sentir corses vient aussi du fait qu'on vit dans un petit village: Ajaccio, la mentalité est différente, quand même.
      Pour ce qui est de l'État, il a des tords en Corse, c'est indéniable, et je suis la première à le dire. Mais il a aussi, ces dernières années, injecté beaucoup d'argent pour essayer de rattraper un peu du retard. J'ai encore beaucoup de choses à dire, notamment sur ce sujet !

      Supprimer
  3. C'est rigolo, ca n'est pas tres different de notre vie a nous finalement :-)
    (Si, les prix sont moins chers, pour la plupart)
    Vous voyez vous vous y installer pour toujours?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais sans blague, quand je lis les blogs d'expatriés, franchement, des fois, j'ai l'impression qu'en effet, notre vie n'est pas si différente 😒
      Honnêtement, je ne sais pas si nous resterons toujours ici. J'ai du mal à partir mais d'un autre côté, j'ai un peu envie de bouger...

      Supprimer
  4. Tu n'imagines pas à quel point tes mots me rappellent ma vie sur l'ile!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu n'imagines même pas à quel point je m'en doute !!!

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

On en discute ?