Un peu de soleil

J'en ai connu des 7 février dans ma vie, 37 au total. Certains m'ont plus marquée que d'autres. Mais, sans conteste, je pense que le 7 février 2018 restera longtemps dans le trio de tête ...

Naufragée du ciel, perdue dans une île, mais pas au milieu de la mer. Tu les connais ces marronniers journalistiques ? Ces reportages, toujours les mêmes, où tu vois les gens coincés dans leur voiture, en galère dans une gare ou en errance dans un aéroport à cause de quatre malheureux flocons ? Ces trucs que tu regardes distraitement, en plaignant vaguement ces pauvres hères mais ça n'arrive toujours qu'aux autres ... 

Jusqu'au jour où tu te retrouves complètement ahurie à témoigner en deux mots au micro de France Inter que ton avion pour Ajaccio est annulé, que tu vas errer jusqu'à demain, dans cet aéroport.

Je pourrais te raconter en détails ce mercredi extra-terrestre de la crainte de me taper Bezons - La Défense à pied, dans la neige tassée et glissante jusqu'au trajet de retour jusqu'à l'aéroport où je craignais plus que le RER ou l'OrlyVal me fassent défaut que l'annulation de mon avion. Je pourrais aussi, et surtout, te narrer dans les moindres détails la découverte de l'annulation du vol, l'incrédulité, la tempête crânienne. Mais pourquoi cette fichue borne d'enregistrement me place t'elle sur le vol du 8 à 9h25 alors que je dois décoller le 7 à 21 h ? Jusqu'au moment où la lumière se fait. L'espoir jusqu'à la dernière minute et finalement l'acceptation.

Non, je n'embrasserai pas ce soir les petites joues douces et rebondies de mes enfants. Non, demain matin, je ne les mènerai pas à l'école. Au mieux, j'irai les y chercher, le soir. Et puis cette décision, comme une évidence : pas envie de galérer encore plus en cherchant un hôtel alors ce sera nuit sur place.

Oh oui, je pourrais en écrire des pages entières.


Mais je préfère repenser à ces visages, croisés, entraperçus. Ces autres, en plus grande difficulté qui galèrent depuis le matin et ne sont pas sûrs de pouvoir partir. Ce personnel de l'aéroport. Ces gens qui avaient dû passer une journée abominable, qui étaient peu informés, mais qui faisaient du mieux qu'ils pouvaient. Un retour, de la compréhension, de l'empathie, une attention, un sourire ou, même une blague. Mais comment faisaient-ils ? Quelle tête et quelle image ? Peut-être un peu ahurie, perdue, mais qui n'allait pas râler.

Oh oui, je pourrais râler après ce bordel à cause de 3 malheureux flocons.

Mais je préfère repenser à cet homme, au restaurant où j'ai fini par aller me poser, exténuée, affamée et désœuvrée. Le serveur. Il avait eu une journée éreintante, c'était la fin du service. La pression retombait. Il était gentil. Fatigué mais dynamique. Il ne bousculait pas ses derniers clients et leur laissait le temps. Quand j'eus payé, il m'a demandé quand décollait mon avion - demain matin. Où je vais dormir ? Je reste ici. Alors il m'a conseillé un endroit où me poser, un endroit tranquille, avec des banquettes mais où je ne serais pas seule. Puis, même pas deux minutes après, il m'y conduisait par le raccourcit, et me donnait une bouteille d'eau pour la nuit. Je me suis plongée dans mon livre. Je ne sais combien de temps plus tard, il s'est pris son café de fin de service et m'a donné 3 viennoiseries, pour la nuit, le petit déjeuner.

Ce n'était rien, et c'était à la fois énorme. A la manière de l'Auvergnat de Brassens, ces gestes et attentions m'ont réchauffé le coeur et, à la manière d'un feu de joie, ils brulent encore.

Cette nuit, j'ai "dormi" dans un aéroport. Deux autres femmes seules se sont installées dans mon secteur. Nous avons veillé sur les affaires des unes et des autres, proposé d'essayer de choper des couvertures, offert un pain au chocolat.

Et, à une heure du matin, ce 8 février, quand je me suis rendue compte que cela faisait 37 ans pile que j'avais pris ma première respiration, je repensais à cet homme, emblématique de tous ces gens croisés ce soir-là. L'humanité a aussi de belles choses en elle ; il n'est parfois besoin d'aucun grand discours, juste quelques gestes distillés ça et là pour aider son prochain. Un sourire fait parfois toute la différence.

A toi l'inconnu d'Orly, je voudrais te dédier ces quelques vers d'un autre mais qui me sont revenus en tête cette nuit en pensant à toi :


Commentaires

  1. Magnifique! C'est toujours dans ces moments-là qu'on fait les rencontres les plus extraordinaires. Ce moment-là, tu t'en souviendras toute ta vie :D

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    1. Oh oui, ces dans ces moments-là que l'on fait les plus belles rencontres et je pense en effet que je me souviendrai de lui toute ma vie :)

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  2. Mais pourquoi tu ne m'as pas appelé??? Tu aurais pu venir te reposer à la maison?? Ou je t'aurais donné des adresse dans Paris? Rhyna par exemple....

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    1. Tu es un amour ma poulette mais je ne voulais pas quitter Orly :o

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  3. Ahhh c’est génial ces anecdotes qui redonnent tant foi effectivement en l’humanite

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  4. c'est finalement une jolie histoire... une jolie rencontre... de celles qui changent un peu la vie en bien. ça me rappelle quand je suis restée bloquée avec le 12 ans de deux ans une nuit à Orly aussi... avec plusieurs voyageurs... l'ambiance, malgré la colère, était, entre nous, au top.

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    1. Oui, c'est ça, c'est le genre de rencontres, de moments où, malgré l'épuisement, la colère parfois (mais là, il n'y en avait pas), notre vie change en un peu mieux, est améliorée :)

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